Un voyou argentin, d’Ernesto Mallo

Publié le par Yan

unvoyouargentin.jpgUne fois n’est pas coutume, j’attrape au vol un auteur dont le ou les romans précédents m’avaient échappés. Aujourd’hui, donc, c’est au tour d’Ernesto Mallo dont je n’avais pas vu passer L’Aiguille dans la botte de foin, publié en France en 2009. Peut-être donc certains éléments me manquent-ils pour saisir complètement l’histoire et quelques détails même si, dans l’ensemble, les rappels faits dans Un voyou argentin par l’auteur à propos de son roman précédent semblent assez clairs.

L’officier de police Perro Lascano revient donc ici littéralement d’entre les morts dans une Argentine du début des années 1980 à peine sortie de la dictature où la jeune démocratie peine encore à se frayer un chemin. C’est dans cette période trouble, dans une Buenos Aires où le passé traine à chaque coin de rue, que Lascano tente de mettre la main à la fois sur Topo Miranda, braqueur de banque, et son amour disparu, Eva, tandis qu’un jeune procureur déterminé qui compte aussi sur son aide voudrait faire tomber quelques anciens membres de la junte.

Roman choral tant du fait de l’utilisation d’un nombre assez important de protagonistes que de la variété des thèmes abordés, Un voyou argentin condense mille histoires en un peu plus de deux cents pages. Les périodes de transition démocratiques dans des pays qui s’extraient de la dictature sont en effet propices au développement de ce genres d’intrigues mêlant les destinées personnelles parfois fulgurantes à la lente mise en place d’un processus où l’idéalisme et les grands principes côtoient désir de revanche, débrouille face à une situation économique compliquée et amnésie volontaire.

De fait, Lascano semble évoluer dans un pays qui, malgré les purges et les commissions d’enquêtes, avance lentement mais sûrement vers l’amnistie de bourreaux dont on ne peut pas définitivement se débarrasser, et vers l’oubli. Et, en fin de compte, son retour apparaît presqu’aussi embarrassant pour ses adversaires que pour ses alliés. Son combat contre les militaires et sa nouvelle enquête clandestine ravivent en effet des souvenirs douloureux que personne, si ce n’est le procureur Pereyra, n’a envie de regarder en face. Ainsi pense Fuseli, l’ami de Lascano qui a fuit au Brésil :

« Ici c’est la vie, tandis que Buenos Aires n’est plus pour lui, et pour beaucoup d’autres, qu’un endroit imprégné, contaminé par l’horreur et la mort. C’est là-bas qu’est enterré son fils, une blessure incurable. C’est aussi là-bas qu’est resté Lascano, son grand ami, en plein milieu de la rue, descendu par un groupe d’intervention comme un chien. Sur les pavés doivent encore résonner les cris de ceux qu’on a torturés, de ceux qu’on a exécutés, des jeunes gens qu’on a balancé à la mer depuis un avion ainsi que les pleurs des pères, des mères, des amis, des amants à qui ils manqueront à jamais. Rentrer. Pour y retrouver qui ? Et avec qui ? Les assassins courent toujours les rues et se portent à merveille. Quand il repense à sa ville, il imagine un endroit où la nuit est définitivement tombée, et il ressent une drôle d’impression chaque fois qu’il se remémore son nom : Buenos Aires. »

À côté des destinés des hommes que l’on croise ici : Lascano, Pereyra, Miranda, Fuseli, Giribaldi l’ancien militaire, se dessinent aussi en creux de magnifiques portraits de femmes. Compagnes, mères ou maîtresses, elles semblent vouloir définitivement se tourner vers l’avenir, vers la vie, sans pour autant oublier le passé. Là où les hommes suivent un destin qu’ils estiment tracé, elles cherchent, elles, à bouleverser ce destin, à le prendre en main.

Roman sur l’oubli – sa nécessité comme son impossibilité –, sur la fidélité aux hommes comme aux idéaux, sur un pays qui veut changer tout en restant le même ; le tout sur un mode onirique, noir et incisif, Un voyou argentin est incontestablement un bien bel ouvrage et Ernesto Mallo un auteur qui gagne à être connu.

Ernesto Mallo, Un voyou argentin (Delincuente Argentino), Rivages/Noir, 2012. Traduit par Olivier Hamilton.

Du même auteur sur ce blog : L'aiguille dans la botte de foin ; Les hommes t'ont fait du mal ; La conspiration des médiocres ;

Publié dans Noir latino-américain

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P
Je viens de commencer, il s'agit en fait des deux romans dont tu parles, mais les titres de l'édition argentine ont été modifiés dans l'édition espagnole. La Aguja en el pajar devient Crimen en el<br /> Barrio del Once et El Delincuente argentino, El policia descalzo de la Plaza San Martin. Il faut suivre...mais quelque soit le titre, c'est excellent.
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P
Je n'ai pas encore lu Mallo mais je viens d'acheter sa nouvelle série sur le commissaire Lascano. J'ai pris les 2, je te fais confiance!!
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Y
<br /> <br /> Je ne l'ai pas attaqué dans l'ordre. Je vais bientôt lire L'aiguille dans la botte de foin. On en reparle!<br /> <br /> <br /> <br />
J
Je confirme, il faut que tu le lises !
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Y
<br /> <br /> Ce sera fait!<br /> <br /> <br /> <br />
C
Un voyou argentin est l'une de mes grandes claques de ce début d'année. Dense, âpre, avec une belle réflexion sur la transition politique, l'économie...
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Y
<br /> <br /> Oui, c'est un excellent roman. J'ai beaucoup aimé aussi, comme en négatif des portraits d'hommes, ses personnages féminins. En tout cas, il faut que je lise L'aiguille dans la botte de<br /> foin.<br /> <br /> <br /> <br />